Artistes-Musiciens d’une seule voix

Tribune parue dans Libération le 23 Mai 2013

Axel Bauer, Issam Krimi, Kent, Suzanne Combo, (membres fondateurs de la Guilde des Artistes de la Musique), Barbara Carlotti, Jennifer Ayache (Superbus), Dominique A, Vicelow (ex Saian Supa Crew), Sly Johnson (ex Saian Supa Crew), Emily Loizeau, Anaïs, Mathias Malzieu (Dionysos), Naive New Beaters, Serge Teyssot-Gay (Noir Désir), Arthur H, Albin de la Simone, Tété, Mademoiselle K, Christophe Mali (Tryo), Gaëtan Réchin Lê Ky-Huong (Pony Pony Run Run), Nicolas Dhers (Yalta Club), Claire Diterzi, Thomas Boulard (Luke), Maud-Elisa Mandeau (Le Prince Miiaou), Hugh Coltman, Rachid Taha, Romain Humeau (Eiffel), Rodolphe Burger, Christian Olivier (Têtes Raides), Féfé, Barcella, Médéric Collignon, Maïdi Roth, Alexis HK, Joseph d’Anvers, Gérard Morel, Florent Marchet, Oli de Sat, Denis Bortek (Jad Wio), Manu (Dolly), Pierre-Yves Lebert, China Moses, Laurent de Wilde, Alain Chennevière (Pow Wow), Hubert Mounier, Enzo Enzo, Clarika, Frederic Bobin, Benoît Carré, Julien Chirol, Pierre Luzy, Dj Zebra, Stephane Hervé (Dead Sexy Inc), Jean-Jacques Nyssen, Dick Rivers, Mina Agossi, Karimouche, Bastien Burger, Volo, Odezenne, Cabadzi, Zaza Fournier, Lou Marco…

Le monde de la musique serait-il devenu cannibale ? Artiste ne voulant pas dire autiste, nous éprouvons le besoin urgent de nous exprimer et de nous faire entendre.

Face aux bouleversements évidents créés par l’ère numérique, le sentiment le plus partagé est qu’aucune réponse n’a été apportée aux enjeux culturels qui se posent aux artistes comme au public.

Les inquiétudes économiques du monde de la musique naissent d’un éco-système fossilisé qui peine à s’adapter et à se renouveler. Le Centre de la Musique, avec ses qualités et défauts, avait eu la vertu de réunir dans un projet commun l’ensemble de ce monde (majors, producteurs indépendants, sociétés de gestion collective…). À l’annonce de son abandon, chacun s’est empressé de défendre son pré-carré, oubliant les enjeux : l’innovation, le soutien au développement, à l’émergence, l’aide aux plus fragiles, l’exigence de la diversité artistique…

Curieusement, dans ces évolutions, une place ne nous a pas (ou de manière trop anecdotique) été donnée, que ce soit dans les débats ou dans les décisions. Au point de naturellement nous fragiliser et de constater avec un regrettable systématisme que nous avons été considérés le plus souvent comme une variable d’ajustement d’une économie en difficulté face au tournant numérique. Plus encore, sur la question d’internet, des nouveaux liens et modes de diffusion de la musique, la priorité au dispositif répressif a été préférée au soutien à l’innovation. Alors qu’internet nous offre une formidable ouverture vers notre public, le choix de l’inventivité et des nouveaux rapports avec eux n’a pas été le premier sujet ni le centre des discussions.

Au-delà de la complexité que pourrait revêtir le monde numérique, au-delà des interrogations sur les technologies nouvelles, l’équation reste simple : nous créons, l’art et la culture se partagent et la création se finance.

En ce sens, nous apprécions le rapport de Pierre Lescure remis au Président François Hollande et à la Ministre de la Culture Aurélie Filippetti car il porte pour la première fois une attention aux intérêts des artistes. Il met en lumière le très net déplacement de la valeur de la musique et propose de mettre à contribution les géants de l’économie numérique qui à ce jour ne participent en rien à sa création mais en perçoivent les fruits. A travers des accords collectifs et en valorisant le rôle des sociétés de gestion collective, il répond au manque de transparence de certains producteurs, à la faible rémunération des créateurs dans le numérique, au besoin d’adaptation et de protection du droit d’auteur. Ce dispositif de régulation au profit de tout un secteur qui peine à survivre permettrait d’apaiser certaines tensions et de l’accompagner, dans son ensemble, à réussir sa mutation. Enfin, nous sommes satisfaits de voir que ce rapport ne nous oppose pas à notre public en prenant bien en compte l’évolution inéluctable des usages.

Nous savons les nombreux rapports restés lettre morte et espérons vivement que le Président de la République comme le gouvernement prendront la mesure de l’enjeu pour l’ensemble du monde de la musique : artistes, producteurs, éditeurs, tourneurs, managers, programmateurs, techniciens et tous les métiers qui en dépendent. Le sujet ne se résume pas au seul souci économique d’un secteur, mais comme l’avait défendu le Président lors de sa campagne, il s’agit d’une vision : la place que l’on donne aux artistes, à l’art et à la culture, en France, en Europe comme ailleurs.

Nous espérons que cette mesure sera partagée par tous les acteurs du monde musical, du plus gros au plus petit. L’application de ce rapport va dépendre des groupes de travail qui s’ensuivent. Artiste comme producteur, éditeur comme tourneur, nous avons une même responsabilité : inventer une nouvelle économie de la musique. Le combat n’est pas entre nous, l’enjeu est notre futur commun. L’objectif est une économie numérique au service des créateurs, de la création et du public. Le numérique doit être une véritable valeur pour le monde des arts et de la culture, et les dispositifs de financements, garants de la diversité, sont à préserver et à valoriser.

L’Historique, à nous de le créer ! Loin des réflexes individualistes de notre époque, nous, les artistes de la musique, faisons le pari du collectif, riches de nos sensibilités propres, de notre diversité esthétique et générationnelle.

Pour la première fois en France, nous nous rassemblons et participerons à l’avenir du monde de la musique pour un dessein commun, profitable au public, à nos œuvres comme à nous-même.

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