[Podcast] Entretien avec Simon HUBEAU, disquaire à La Plaque Tournante [Charleville-Mézières]

Simon Hubeau a ouvert La Plaque Tournante, disquaire spécialisé dans le disque vinyle, à Charleville-Mézières avec David Rémond, en 2016, suite au constat que sa ville d’origine n’avait plus de disquaire.

“C’est un peu une ville qui se meurt, une ville sans disquaire”

Leur boutique se situe au 76 avenue du Petit Bois, dans un ancien bar-tabac titulaire de la licence 4, qu’ils exploitent, leur permettant de vendre des bières et boissons sans alcool. Sur leurs étagères, les chopes côtoient les vinyles, invitant à profiter de la chaleur du son des vinyles, une bière ou un café à la main.

“On avait envie de sortir de l’aspect seulement marchand … nous l’idée c’était aussi d’amener du lien social”
“On est pas un bar qui vend des disques, on est un disquaire qui vend quelques bières. […] le fait de pouvoir boire une bière, un café, ça favorise le lien.”

La Plaque Tournante est ouverte de 10h à 20h sans interruption les jeudis, vendredis et samedis
Avant la crise sanitaire, ils organisaient aussi des évènements ponctuels (rencontres, dédicaces, showcases, soirées DJ …), une activité mise à mal depuis mars.

Quelles aides ont-ils pu recevoir ? Quelles initiatives ont-ils pu mettre en place pour sauvegarder leur commerce ?

Lors du confinement, Simon n’a pas envisagé de mettre en pause leur activité :

“On a trouvé des solutions alternatives : moi j’ai fait de la livraison sur Charleville et alentours parce qu’on savait pas pour combien de temps on était fermés, et ça me semblait important de garder un contact avec ma clientèle […] et on s’est aussi mis à vendre sur internet”

Ils ont pour 2021 des projets de changement de local, pour un endroit situé plus près du centre de Charleville-Mézières, et plus grand.
Dans ce marché de niche, l’emplacement et la visibilité sont cruciaux pour développer une clientèle fidèle.

Comment ont-ils démarré leur activité ? Quelles aides, quel soutien ont-ils pu trouver ?

On est vraiment “autodidactes”. On est deux passionnés de musique, on se connait depuis 10ans, […] on a tout appris par nous-mêmes, […] sur le tas”

Cependant, précise Simon, les conseils avisés de leurs confrères de La Face Cachée à Metz les ont aussi bien aidés.
Les fournisseurs des disquaires (grands distributeurs, majors, distributeurs indépendants, voire labels directement) sont multiples.
Comment se construit cette relation entre un disquaire et ses fournisseurs ?

La plupart du temps on commande via un distributeur […] mais on retrouve la même dualité : on va retrouver les majors, Sony, Warner, Universal, et on va retrouver les indépendants […] Modulor, Differ-Ant, L’Autre Distribution, qui travaillent plutôt avec les labels indépendants […] on est assez attachés à ce rôle d’indépendants”

La vente à distance : à la fois indispensable et contraignante

La vente des disques s’effectue à la fois dans l’espace physique de leur boutique, et depuis peu sur une boutique Discogs.
Ce double réseau de vente implique une gestion des stocks délicate à gérer et un travail logistique considérable.

“Il y a des gens qui ont le sentiment qu’on est Amazon, que le disque doit arriver 24h plus tard […] on a le téléphone qui est relié à la boite mail tout le temps”

Cependant, aujourd’hui, difficile de se passer des outils de vente en ligne :

“[Discogs] permet aussi de l’échange entre particuliers, puis il y a certains pros comme nous qui sont dessus […] Sans ça ça aurait été vraiment très difficile”

La vente à distance a aussi permis l’apparition d’un phénomène spécifique : la spéculation sur l’ “objet vinyle”.
Quelle perception Simon a-t-il de ce phénomène ? Comment impacte-t-il leur activité ?

“ça fait partie du jeu, il y a des spéculateurs aujourd’hui qui tournent dans ce milieu là, mais aussi beaucoup de passionnés”

Bien sûr, cela n’est pas sans conséquences sur les prix qu’ils pratiquent. C’est un jeu d’équilibriste pour trouver le bon tarif, en jonglant entre la boutique physique et la boutique numérique.

Vinyle et streaming : quelles différences ? Quelles spécificités ? Et quel rapport à l’auditeur ?

D’où vient cet engouement pour le vinyle, un format dont certains annonçaient qu’il disparaitrait avec le numérique, et qui pourtant continue de se vendre aujourd’hui ?

“La différence du vinyle, c’est l’avoir dans la main, c’est le manipuler, c’est le cérémonial de le mettre sur la platine, de regarder les pochettes … Pour moi c’est ça qui fait vraiment la différence […] [le streaming] c’est une location, en fait. Ils louent un catalogue de fichiers virtuels, mais le jour où ils arrêtent de payer leur abonnement ils ont plus rien. Alors qu’un disque, quand on l’achète, il nous appartient, comme n’importe quel objet, on peut y créer un lien particulier, comme avec un livre”

Comment ce format est-il parvenu à attirer une clientèle née avec les outils numériques ? Comment fait-il se croiser les générations ?
L’expérience de La Plaque Tournante montre que les acheteurs de vinyles sont des seniors aussi bien que des jeunes.

“Toutes les générations se retrouvent autour de cet objet, et c’est ça que je trouve intéressant”

L’industrie de la fabrication de vinyle s’est aussi métamorphosée et s’est adaptée à de nouvelles techniques, en particulier dans le domaine de l’impression de jaquettes.
L’objet vinyle, devenu aussi support de communication autour des artistes, se réinvente.

“En bout de course, sur un disque, l’artiste, quand il gagne un euro, un euro cinquante, quand nous on passe un truc à vingt balles en magasin c’est le bout du monde [mais] ils ont toujours plus d’avantages à faire du physique”
“On a des marges sur le disque neuf qui sont quand même relativement réduites à partir du moment où on veut mettre un prix acceptable en magasin”

Un soutien constant au milieu indépendant des producteurs de musique

Quelles sont les dynamiques visibles, à l’échelle de leur magasin ?

“Mes meilleurs ventes en magasin, et tous les ans, c’est des choses que nous on défend et qui viennent plutôt du milieu indépendant”

L’exemple le plus marquant est actuellement le groupe Slift, de Toulouse, signé sur le label Vicious Circle et distribué par l’Autre Distribution.
Défendu avec ferveur par David et Simon, ce groupe fait chez eux partie des meilleures ventes de disques.
Mais certains évènements peuvent aussi jouer dans les ventes de la boutique :

“un film qui sort, ça peut d’un coup relancer les ventes d’un artiste … ou la mort d’un artiste ! […] Plein d’évènements peuvent changer la donne sur pourquoi tel artiste […] se met à vendre des albums”

Bien sûr, leurs ventes ne se résument pas à la scène indépendante : La Plaque Tournante vend aussi des références plus populaires, grand public.
Cependant, Simon voit justement cette démarche comme un moyen d’intéresser par exemple les auditeurs de Queen à d’autres artistes, d’autres démarches musicales.

“on commence tous par des grands classiques de la musique, par des tubes, par des hits, et puis voilà, si on a envie à un moment on se spécialise, on va plus loin”
“on décide pas de si on aime ou si on aime pas […] si a un moment, une musique nous touche, il n’y a pas vraiment d’explication”

Une démarche commerciale, mais portée, à l’origine, par un fort engagement dans le secteur associatif et indépendant

Simon et David ont été membres de l’association Fait Maison (2006-2015) et bénévoles au Cabaret Vert, entre autres engagements.
Ces expériences ont aussi été déterminantes dans la construction de leur projet.

“C’est beaucoup ça l’associatif en fait : c’est fédérer des forces, et puis se démerder pour atteindre un objectif, et on est partis dans la même idée quand on a monté La Plaque Tournante”

Dimitri Khodja avait aussi évoqué cette idée lorsque nous l’avions interviewé : le commerce de certains produits culturels, les livres par exemple, est soumis à des règles différentes favorisant la rentabilité des libraires : taux de TVA réduit, aides à l’ouverture de nouveaux rayons, prix unique du livre …
Pourquoi des mesures similaires ne sont pas mises en place, en faveur de la vente des produits culturels que sont les disques ?

Soutien aux disquaires indépendants : le cas du CALIF et du Disquaire Day

“On est énormément de disquaires indépendants en France à avoir la même vision des choses ; on se sent abandonnés”

Le Disquaire Day, un évènement qui prend place (en temps normal) quatre fois par an en France, a vocation à donner de la visibilité aux disquaires et leur donne accès à un public moins habitué de leurs boutiques, mais malgré tout intéressé par la musique enregistrée sous formats physiques et curieux de découvertes.
Cependant, Simon Hubeau remet cet évènement en perspective :

“C’est une journée qui est là pour mettre en avant le disquaire indé, par contre on fait bosser une grosse partie de la filiale de la grande distrib’ “

Bien que de nombreux disquaires indépendants souhaitent soutenir la filière indépendante du secteur musical, ils constatent aussi que la grande distribution reste majoritairement bénéficiaire de ces actions.

“On donne plus de fric, quand on achète nos disques, à Universal qu’à Folklore de la zone mondiale ou Chinese man records, et ça m’emmerde”

L’indépendance comme fondement de leur démarche

Comment Simon et David ont-ils lancé leur activité ? Quels financements ont-ils trouvé ?
Comment ont-ils constitué leur stock ?

Simon nous explique qu’étant donné la nature de leur activité, ils ont dès le départ cherché à rester indépendants vis-à-vis des financements bancaires.
C’est grâce à leurs apports personnels et leur investissement (de temps et d’argent) qu’ils ont constitué un fonds de disques, avant de se lancer dans la vente, de disques neufs et d’occasion.

“C’est ce qui nous a permis de devoir rendre des comptes à personne […] je passais un temps phénoménal sur le bon coin, et puis au début j’ai investi mon argent personnel, j’allais acheter des lots de disques … on a commencé à se constituer un stock et une trésorerie”

Bien sûr, ce métier ne peut se faire sans passion pour le support vinyle, mais les passionnés sont nombreux, et eux-mêmes acheteurs de vinyles.

“C’est aussi des contraintes, c’est un investissement énorme, mais j’en retire énormément de plaisir”

Interview et article réalisés par Maylis Cerbelaud.

2.12.0.0